Pesanteurs et Grâce. Commençons par un constat. Œuvre totalisante d’une artiste qui se veut elle-même totale,
Biophilia échoue à retranscrire parfaitement en musique ses pensées célestes. Force est d’avouer que dans cette quête démiurgique, on est assez loin du lyrisme de
Terrence Malick. La comparaison est évidente tant les deux artistes semblent s’être fixé pour objet de capter cette sorte d’élan vital qui cristallise toute leur œuvre. Si le poème visuel du second remplit sa mission, le concept derrière l’album de
Björk peine à satisfaire tant ses ambitions frisent l’auteurisme auteurisant qui ne se lasse de se regarder jouer et, surtout, chanter ainsi qu’en témoigne une devanture plaçant Björk avec pour unique toile de fond, le cosmos. Passé ce cap, l’album se laisse écouter révélant même de rares moments de grâce où la fée septentrion retrouve la simplicité d’une pop hybride, classieuse et obsédante qui a fait sa renommée.
Biophilia parle d’une passion : l’obsession de la nature. Et c’est là qu’on rejoint Malick, cinéaste à la sensibilité contemplative, obnubilé par la nature, qui a su lui insuffler esprit et grâce métaphysique. De cette abscondité affirmée, Björk n’a pu éviter les écueils en livrant une vision inanimée, autiste et austère d’un univers qui confine par moments au ridicule. Se contentant bien trop souvent d’un dépouillement érigé en dogme, sans se départir nonobstant de l’ambition et d’une certaine idée de la grandeur musicale, l’islandaise dessine des paysages arides empreints d’une nostalgie qui troque son spleen contre le kitch estampillé 90’s d’une conception dépassée de la musique électronique. Comme une médiocre imitation de son talent.
Vespertine et plus encore
Medullà, tels un achèvement de chapitre donnaient la priorité à la mélodie et à la voix ; Volta revenait en partie sur cette évolution en remettant le rythme au centre du jeu. Pour
Biophilia , Björk évoque l’univers, de l'infiniment grand à l’infiniment petit, escamotant toute trace d’émotion pour laisser place à l’espace, la matière et le vide.
Restait donc à mettre en sons les nombreux phénomènes naturels décrits dans les dix titres de l’album. Entreprise ardue s’il en est, consistant à déchiffrer le réel tout en essayant de mettre en évidence l’analogie de manifestations géologiques, cosmologiques, biologiques entre autres et de sons divers à l’aide notamment d’instruments conçus pour l’occasion. « Moon » auquel répond en écho « Solstice », premier et dernier titre, invoquent le caractère cyclique des astres et c’est à la harpe gravitationnelle que revient le rôle de symboliser la régularité du mouvement. La démonstration, pas si lointaine que ça de celle du pendule de Foucault, mobilise la puissance évocatrice de l’instrument pour exprimer l’influence de la trajectoire spatiale et temporelle. Difficile de ne pas penser aux
Planètes de
Gustav Holst tant dans l’invocation de l’infini que dans sa manière d’utiliser rythmes non conventionnels et domaines d’expressivité musicale insolites. « Solstice », en particulier, qui déroule une suite de plans fixes, débarrassée de toute émotion, dénuée de teneur mélodique et de pulsation rythmique se voit conférer distance, mystère et froideur. La voix semble émerger du néant, enveloppée de deux lignes mélodiques en volute, puis achève le mouvement en retournant au vide d’où elle s’était échappée. On retrouve cette même ascèse musicale sur « Dark Matter », où la présence de l’orgue vient ajouter à la froideur du sentiment qui submerge souvent celui qui contemple l’immensité. A cette atmosphère délétère faite de dissonances et de grondements monocordes, ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le
Marble Index de
Nico, se superpose des voix aériennes, qui laissent à penser que l’envol est possible.
Si cet art de l’épure offre son lot d’intensité bienvenue, il ne pouvait perdurer sans contrepoids chez une artiste obnubilée par la quête d’équilibre. Pour ce faire, elle n’hésite pas à convoquer les figures du passé pour le meilleur et pour le pire. Le diaphane « Virus », qui contraste avec le reste de l’album, entre résonance avec les envolées lyriques de « Venus as A boy » quand « Mutual Core » ne fait que revisiter le thème de la sismicité développé avec autrement plus de majesté sur « Jóga». Mais ce qui agace surtout ce sont ces affreux beats drum’n’bass et assimilés mal digérés qui parsèment l’œuvre, cultivant ici et là une amnésie de mauvais goût. Comble du comble, les remixes drum’n’bass et électro des titres de Björk de la fin des 90’s sonnaient autrement plus novateurs et modernes. L’idée d’un breakbeat évoquant un
Venetian Snares sous tranquillisant, à la toute fin de « Crystalline » trouvait sans doute son intérêt en live mais Björk aurait mieux fait de la délaisser pour la version studio qui, hormis ce passage, offre un parfait exemple de pop composite et intelligente. Au-delà, les longueurs de « Hollow », prétentieuse tentative de name dropping de références de la musique contemporaine et plus généralement la fréquente volatilité de mélodies au sein d’un univers conçu pour être austère lassent rapidement et confine au repliement d’une musique sans issue qui côtoie l’exercice de style. Seule la voix reste intacte, toujours assurée et capable de nuances remarquables comme en témoigne ce numéro de funambule sur « Mutual Core ». Paradoxalement,
Medullà, concept basé sur les voix se révélait très musical et mélodique là où l’attention portée sur les nouvelles technologies et les instruments faits sur mesure pour
Biophilia cachent la réalité d’un album construit pour et autour de la voix de Björk.
Au final la moisson est maigre et la promesse d’une expérience sensorielle totale, non tenue (et on ne s’étend pas sur le versant technologique du projet qui vire à l’entreprise mercantile). Album de crise d’une artiste en roue libre, on veut croire que
Biophilia n’est pas un point mais seulement une virgule dans sa longue discographie.
Retrouvez cette chronique et plus encore sur Destination Rock.Björk -
Biophilia